CHAPITRE VIII
Une fois à Beverly Hills, avant d’entrer chez moi, je fouille du regard la rue et les façades voisines : quelqu’un pourrait bien être en train de surveiller la maison. Les méthodes du FBI ne me sont pas étrangères. Apparemment, ma maison n’est l’objet d’aucune surveillance, et je décide d’entrer. Aussitôt, j’entreprends de rassembler le matériel dont j’ai besoin pour infliger une sérieuse anémie à Eric. Juste avant de repartir, je prends le temps de téléphoner à Seymour. Nous ne nous sommes pas parlé depuis la fameuse nuit où je l’ai quitté, pendant qu’il dormait dans cet hôtel près de la plage. Même le message que je lui avais laissé n’était pas très bavard.
Désolée, Seymour. Je dois partir. Tu sais que c’est mieux ainsi. Avec toute mon affection, Sita.
— Allô ? lance Seymour.
— C’est moi.
Sa réaction se fait attendre, et quand il se décide à parler, sa voix s’est durcie.
— Qu’est-ce que tu veux ?
J’opte pour la sincérité.
— Simplement entendre ta voix, Seymour. Tu me manques.
— Sans blagues…
— C’est vrai, tu me manques.
— D’où m’appelles-tu ?
— Je ne peux pas te le dire.
— Faut que je te laisse.
— Non, attends ! Tu sais très bien pourquoi je ne peux pas te le dire.
— Non, je n’en sais rien. Je pensais que nous étions amis, mais les vrais amis ne disparaissent pas au milieu de la nuit.
À mi-voix, il ajoute tristement :
— Pourquoi es-tu partie comme ça ?
J’hésite à lui répondre. En fait, je n’avais pas prévu de dire quoi que ce soit à Seymour.
— Ray est revenu.
Seymour n’en croit pas ses oreilles.
— C’est impossible.
— Pourtant, c’est la vérité. Je vis avec lui, et… nous avons une petite fille.
— Sita, tu me prends carrément pour un crétin ? Mais tu n’as pas eu le temps nécessaire pour avoir un enfant !
D’une voix altérée par l’émotion, je réponds :
— Oui, je le sais, mais ce bébé-là est arrivé très vite.
Il comprend que je suis sérieuse.
— Raconte-moi tout ce qui s’est passé depuis la dernière fois que je t’ai vue.
Et je lui raconte tout, parce que j’ai besoin de parler à quelqu’un. Comme d’habitude, il m’écoute patiemment, attentivement et, tout en parlant, je me demande quelle sorte de conseils éclairés il va bien pouvoir me donner, une fois qu’il aura entendu mon récit. Seymour, c’est un malin – il a toujours eu quelque chose d’intéressant à dire par rapport à mes nombreuses épreuves. Pourtant, les premiers mots qui sortent de sa bouche sont pour moi un véritable choc.
— Comment peux-tu être certaine que ce type est effectivement Ray ? me demande-t-il après avoir entendu toute l’histoire.
J’éclate de rire, si fort que je manque m’étrangler.
— Quelle drôle de question ! Bien sûr que c’est Ray, je sais que c’est lui. Sinon, qui peut-il bien être ?
— Ça, je l’ignore. Mais comment peux-tu être certaine que c’est réellement le Ray que tu connaissais ? Souviens-toi quand même qu’il a trouvé la mort dans l’explosion d’un camion-citerne bourré d’essence.
— Parce que… Parce qu’il lui ressemble trait pour trait, parce qu’il se comporte comme Ray, parce qu’il sait tout ce que Ray savait. Lui, un imposteur ? Impossible.
Calmement, Seymour m’expose le fond de sa pensée.
— Reprenons depuis le début. Tu dis qu’il ressemble à Ray : bon, d’accord, puisque tu l’as vu, et pas moi. Mais tu dis aussi qu’il se comporte comme Ray, et ça me surprend. Le Ray que tu décris ne correspond pas au Ray dont je me souviens.
— Il a vécu de drôles de trucs. D’une certaine façon, l’explosion l’a tué. Et c’est le sang d’Eddie Fender qui l’a ressuscité.
— C’est justement ce qui m’inquiète. Eddie Fender était l’incarnation du Mal, et son sang pourrait influencer la personnalité de la personne à qui on l’injecte, même s’il s’agit d’un autre vampire.
Fermant les yeux, je pousse un profond soupir.
— Oui, j’ai déjà pensé à cette hypothèse, mais je t’assure, crois-moi, ce type n’est pas un imposteur. Nous avons parlé de tas de trucs, que Ray et moi sommes seuls à connaître.
— Es-tu d’accord avec le fait que tu as affaire à un homme dont les priorités ont été modifiées ?
— Tu crois ? Je me suis posé cette question des dizaines de fois. Quand on y réfléchit, moi aussi, je ferais n’importe quoi pour sauver la vie de Kalika, et Ray est son père. En quoi est-il si différent de moi ?
— Je n’en sais rien, mais il y a quelque chose, dans ton histoire, que je n’arrive pas à comprendre. À mon avis, Ray est dangereux, et si j’étais à ta place, je me méfierais de lui. Mais laissons tomber Ray pour l’instant, et parlons plutôt de Kalika. Comment peut-elle à la fois être un vampire et résister aux effets du soleil ?
— Moi-même, je n’y étais pas très sensible.
— Parce que tu étais un vampire depuis plus de cinq mille ans. De plus, tu n’étais pas complètement indifférente à l’action du soleil, puisqu’il diminuait tes forces. Tu dis qu’il n’affecte pas du tout Kalika ?
— Pour autant que je puisse en juger, non. Souvent, elle joue dehors sans la moindre hésitation.
— Elle ne manifeste aucune préférence pour les endroits à l’ombre ?
— Non. Elle aime le soleil autant que la lune.
— Mais elle a pourtant besoin de sang humain, dit Seymour, qui pense à voix haute.
— Hmmm. Est-ce qu’elle est dotée d’une force physique exceptionnelle ?
— Oui, elle est vraiment puissante. C’est un vampire, je ne vois pas d’autre explication.
Seymour réfléchit.
— Elle ressemble à lequel de vous deux ?
— Elle tient beaucoup de moi, sauf qu’elle n’est pas blonde.
— C’est-à-dire qu’elle a des cheveux bruns, et des yeux foncés ?
— Ses cheveux sont châtains, mais elle a les yeux bleus. D’un bleu assez foncé.
Et j’ajoute, non sans une certaine tristesse :
— Elle est très jolie, et elle te plairait beaucoup.
— Pas si elle cherche à me vider de mon sang. Sita, soyons francs l’un envers l’autre : tu ne disposes plus de tes pouvoirs de vampire, et par conséquent il n’est plus question pour toi d’enlever des gens sans que la police ne remonte rapidement jusqu’à toi. Moi, je crois que tu as eu une chance incroyable avec cet Eric, mais comment comptes-tu t’y prendre pour le relâcher, quand tu en auras fini avec lui ? Le jeune Eric va se précipiter chez les flics, tu peux en être certaine.
Je me mords la lèvre inférieure, et une goutte de sang perle sur ma langue. Mes forces n’en sont pas revigorées pour autant, hélas !
— Je sais, dis-je à Seymour.
— Eh bien, si tu le sais, il faut que tu arrêtes tout ça immédiatement.
Mes yeux s’emplissent de larmes, mais il est hors de question que je me mette à chialer. Pas ce soir.
— Impossible, Seymour. Ray a raison sur un point : je ne peux pas laisser mourir ma propre fille.
Gentiment, Seymour ironise :
— Tu te doutes de ce que je vais te demander maintenant, non ?
À l’autre bout du fil, un faible hochement de tête de ma part.
— Oui. Tu vas demander si la planète a réellement besoin d’un monstre comme elle ? Tout ce que je peux dire, c’est que j’espère seulement qu’elle va changer, et qu’elle s’en tirera. Bon sang, elle vient à peine de naître ! Elle n’a même pas eu l’occasion de montrer de quoi elle est capable.
— Mais quand cette occasion se présentera, il sera peut-être trop tard, et tu risques d’être incapable de l’empêcher de nuire.
Et il insiste, en répétant :
— Par contre, il est encore temps d’agir.
Complètement désemparée, je m’écrie :
— Je ne vais quand même pas assassiner mon enfant !
— Tu peux très bien arrêter de la nourrir. Pense aux conséquences qu’aura son appétit, pour toi et tes victimes. Si elle grandit vraiment aussi vite que tu le dis, il va te falloir des douzaines d’Eric pour la rassasier ! Mais en fait, tu verras qu’elle ira bientôt chasser toute seule ! Je sais que ça te fait mal, mais tu dois affronter la réalité : met un terme à toute cette affaire immédiatement.
Énergiquement, je secoue la tête.
— Pas question.
Seymour compatit à ma détresse.
— Je comprends, mais dans ces conditions, je ne peux rien pour toi.
Puis il ajoute :
— À moins que tu ne me donnes ton adresse.
— Le fait que tu la voies ne changera rien au problème, au contraire : tu vas l’adorer au premier coup d’œil. Quand elle n’a pas faim, elle est vraiment adorable.
— Non, je pensais seulement que j’aimerais beaucoup échanger quelques mots avec cette nouvelle version améliorée de Ray.
— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, pas en ce moment.
La voix de Seymour s’anime.
— Avant, tu me faisais confiance, Sita. Il faut que tu aies confiance en moi cette fois encore. La situation t’échappe, tu n’as pas suffisamment de recul pour juger de ce qui se passe. Sita, tu as besoin de moi.
— C’est trop dangereux, Seymour. S’il t’arrivait quelque chose, je ne me le pardonnerais jamais. Reste chez toi, je te rappellerai bientôt. Et je vais réfléchir à tout ce que tu m’as dit.
— Tu peux réfléchir, mais ça ne change rien au fait que ta fille est en train de devenir ce qu’elle est réellement.
— Ce qu’elle est, nous le découvrirons bien assez tôt.
Sur ces mots, la conversation s’achève, et je raccroche. Tandis que je sors de la maison, je me surprends à penser que c’est le sang d’Eddie Fender qui coule dans les veines du père de ma fille. Et je me demande aussi quel est le genre de sang qui circule dans celles de Kalika. Ce sang, de quoi est-il capable ?